Dimanche 9 août 2009 7 09 /08 /Août /2009 23:39

 

"La lenteur fit son entrée dans ma vie, et tout se mit au repos". 

 

 

Metteur en scène de théâtre et d'opéra, scénariste et réalisateur pour le cinéma Luc Bondy n'en est pas moins un très bon romancier, si tant est que l'on puisse qualifier d'oeuvres de fiction Mes Dibbouks  et A ma fenêtre. Dans chacun de ces deux ouvrages, les souvenirs éparpillés de l'auteur sur son enfance, sa famille, ses origines et sa vie d'homme de théâtre ponctuent une écriture passionnante et qui fourmille de références à des oeuvres ou des gens plus ou moins connus dans l'univers de la création. 

 

Publié chez Christian Bourgois, A ma fenêtre est le carnet de bal d'un homme à qui la danse n'est plus permise. Donatey, le narrateur est malade et vieillissant, seule sa mémoire semble vivace. Diminué par une tige de métal incrustée le long de sa colonne vertébrale, il consacre alors le temps qu'il lui reste à l'inactivité et à l'exploration des différentes strates de son passé. Ex Assistant d'un grand metteur en scène internationalement reconnu, il pose une à une ses valises jusqu'à n'avoir plus aucune prise sur le présent. "Qu'ai-je d'autre à faire maintenant que d'aller jusqu'au bout de ma vie?".

Sa vie, Donatey la partage avec Séraphine. Le choix du prénom féminin est une réussite en soi. On imagine une espèce d'être insaisissable et diaphane, dont la présence n'est jamais certaine et l'absence toujours définitive. Un personnage intriguant et cruellement attachant, comme Pimprenelle chez Philippe Jaenada ou encore La femme de ménage de Christian Oster. Décalée, effrontément sauvage et d'une intelligence garce! La similitude littéraire ne s'arrête d'ailleurs pas au prénom, elle s'enrichit dans cette façon qu'a Luc Bondy d'accorder aux objets du quotidien un sens existentiel, parfois à la limite du grotesque, mais toujours cocasse. Ainsi Donatey qui admire son nouveau parquet de l'appartement de la Seminarstrasse et espère glisser en chaussettes sur les lames vernies afin de retrouver la légèreté prudente du "skieur de fond" et l'aisance de traverser les années à venir aussi superficiellement que sereinement. 

Luc Bondy est un conteur, il enfile les anecdotes autour du corps du récit, considérant les détours narratifs comme les véritables éléments créatifs. La concision avec laquelle il rapporte les tribulations tant mentales que géographiques du narrateur donne au texte une saveur presque oubliée en littérature. Point d'aventure (si ce n'est dans le récit rocambolesque et triste que fait Donatey d'une tournée en Afrique) ni de merveilleux, simplement une subjectivité à l'oeuvre qui donne à l'existence d'un homme apparemment quelconque ses lettres de noblesse. Un genre d'autofiction, exercice délicat et ... diablement réussi. "Je veux rassurer tous ceux qu'effraye la confrontation avec une oeuvre littéraire: prenez mon écriture comme les mots d'un de ces hommes qui parlent tout seuls dans la rue, que l'on considère à tort comme des fous". Et de s'ensuivre une vaste réflexion richement illustrée d'exemples et d'interventions de personnages secondaires sur la création en fiction. Doit-on écrire par nécessitée absolue? l'oisiveté et le dilettantisme sont-ils à proscrire à l' écrivain? Le geste d'écrire modifie t'-il notre façon d'être à l'autre et au monde? Le positionnement de Donatey sur ces questions autour de la création n'est jamais énoncé, il semble laisser à chacun la liberté de jugement. 

On l'aura compris, l'auteur et le narrateur ne font qu'un, et le lecteur passe avec une aisance toute particulière de la troisième à la première personne du singulier sans même s'en apercevoir. Cette question du lien, entre le créateur, son oeuvre et son public est finalement présente dans tout le roman. Sans que cela ne soit jamais sous le ton de confidences trop intimes ou de privates jokes, Luc Bondy dresse une galerie de portraits d'artistes en tous genres qui entretiennent avec leur public, incarné ici par Donatey, une relation trouble et déstabilisante. Le roman ne souffre dans cette "multiplicitude" d'aucun raccordement abusif, les scènes se succèdent et apportent fantaisie et liant au débat.

 

Les variations du lien et ses dérives, le rapport à l'autre, c'est finalement le thème principal d'A ma fenêtre. Une scène, magistralement écrite, entre Donatey et le sculpteur Ingo Licht illustre à merveille cette tentative de disséquer ce qui nous rend à la fois proche et complètement seul face à l'autre. Dédain, fausse modestie, arrogance, magnétisme outrageux qu'exerce l'artiste sur son entourage, les raisons de fuir cet homme sont nombreuses. Pourtant Donatey lui voue une admiration sans limites (dont il essaie en vain de se débarrasser). "A chacune de ces rencontres, j'étais obligé de m'émécher un peu afin que mon admiration apparût comme un jeu, légèrement sarcastique et révocable".

Notre pauvre héros trottine désespérément dans l'ombre des êtres à qui il accorde du crédit, estimant que ces derniers ne se contentent pas de vivre mais cultivent au contraire les secrets d'une réelle existence, dense et pleine. Il regrette finalement de n'avoir pas vécu autrement qu'à travers le regard de l'autre, fut-il réducteur. Il s'habille tel un bouffon afin de "donner un nouvel éclat" à sa servilité. La soumission donne à Donatey le sentiment d'être regardé, et la position du martyre, qu'il endosse facilement, le sentiment d'acquérir une forme de respectabilité. Pourtant l'homme est intuitif et apprécié. Il refuse les dogmes et les chapelles et passe au tamis de son intelligence chaque pensée ou délaration. Rien ni personne n'échappe à son talent d'observateur, pour notre plus grand plaisir. Ce que nous dit Luc Bondy finalement, c'est que chaque homme est composé d'une multitude d'éléments appartenant à autrui. Certains font de cette richesse une arme tandis que d'autres tentent de pacifier les influences pour se sentir enfin rassemblés de corps et d'esprit. La capacité à englober en un seul système de pensée ce métissage d'émotions et de référents culturels manque à Donatey. Il courbe l'échine jusqu'à se faire implanter une colonne en acier au travers du corps pour se redresser enfin et parler en son nom avant qu'il ne soit trop tard. 

 

 

Un très grand roman sur l'altérité et l'ascendance, dont le style limpide donne au texte une luminosité particulière. A ne pas manquer, dès le 20 août en librairie.

 

 

 

Par Marie
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Commentaires

Merci pour ce billet qui donne vraiment envie de découvrir le roman. Je n'avais jamais entendu parler de son auteur. Il y a des jours où je me dis que ma culture littéraire est vraiment indigente!
Commentaire n°1 posté par Damien le 15/08/2009 à 14h44
Bravo Marie pour ces deux textes très réussis. A quand la suite ?
Amitiés,
Jean-Marc
Commentaire n°2 posté par Jean-Marc Levent le 10/09/2009 à 18h06

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