Vendredi 7 août 2009 5 07 /08 /Août /2009 23:23




Si vous ne connaissez pas le nom de Giovanni Arpino peut-être aurez vous vu au cinéma "Anima Persa" (1977), réalisé par Dino Risi avec comme acteur principal Vittorio Gassman. Quoique librement adapté du roman éponyme d'Arpino, le film peine à retranscrire l'intensité du récit et la richesse d'une écriture singulière.

 

L'intrigue d' "Une âme perdue" (1967) se joue à Turin. Dans une vieille demeure familiale, par un écrasant mois de juillet, le jeune Tino, orphelin et provincial, vient séjourner chez son oncle et sa tante pour passer ses épreuves à la maturité, soit les épreuves du baccalauréat en italien. Le jeu de mot est un peu court, mais après vérification il ne vient pas de la traduction. Arpino l'a exprimé ainsi, un effet stylistique assez lourd quand on sait qu'il s'agit classiquement d'un roman d'apprentissage illustrant non moins classiquement le passage de l'enfance crédule à la lucidité assommante que la vie adulte réserve à l'adolescent. Tino correspond d'ailleurs assez bien à l'idée que l'on se fait du caractère un peu insignifiant et blême sur lequel l'environnement et les événements auront une prise totale et définitive. Mais écartés ces quelques lieux communs, la lecture devient rapidement plus attrayante et surpasse allègrement les vices tant de forme que de fond.


Nous sommes dans les années soixantes dans un milieu relativement bourgeois. Quatre personnages se partagent la vedette, l'Etudiant, le Professeur, l'Ingénieur et le Duc. Et secondairement deux femmes. La tante et la bonne qui essaient de s'imposer, en creux et sans grande influence sur l'histoire, si ce n'est d'une façon très discrète à la façon d'un oeil observateur et innocent. Notons surtout l'importance de la ville, cette mère nourricière qui recrache en ses faubourgs les hommes titubant d'un vice à l'autre. Turin, sorte de Lucifer personnifiée vautrée dans l'inavouable et la dissolution. 

Le style nous offre ici une place de choix pour assister au spectacle de l'infamie. De "barreaux tordus, verdâtres et délavés" au souffle humide du fleuve charriant "une puanteur souterraine d'ordures et de moississures" jusqu'au fleuve qui coule "entre les festons des arbres fondus en ombres charbonneuses que veinaient ici et là des jaunes et des gris moribonds", le décor est planté. L'attention apportée à la ville par Arpino évoque la Venise de Thomas Mann ou encore le Trieste de Daniele Del  Giudice dans son génialissime Stade de Wimbledon.

Mais si le dédale des ruelles, tel une toile d'araignée, oppresse et donne à pressentir la nuit de l'âme (celle du titre et toutes les autres), il faudra emprunter l'escalier en colimaçon menant sous les toits de la vieille demeure, dans l'antre du Professeur, pour mesurer la noirceur du récit. Là se donne chaque jour une valse macabre, au moment où l'Ingénieur vient prendre soin de son frère malade, revenu d'Afrique des années auparavant et en proie à des symptômes absolument terrifiants.


Seuls ces quelques mots tirés des "Pensées" de Giacomo Léopardi pourraient nous inviter à réfléchir au drame qui se prépare sous nos yeux impuissants :" Ce lieu commun, que la vie est une pièce de théâtre, se vérifie surtout en ceci que les hommes s'évertuent sans cesse à parler d'une façon et à agir d'une autre...". Convaincu d'avoir compris qui était qui lors de son arrivée à Turin, le jeune Tino ira de découvertes machiavéliques en prises de conscience hallucinantes sur l'identité véritable de sa famille et de ses origines. Dans un premier temps on se dit que le jeune homme est simplement apeuré d'avoir à réviser ses examens dans cette demeure cernée par la folie. Puis il paraît un peu dérouté face à la trouble relation qu'entretient son oncle avec le Duc. Une amitié loyale mâtinée d'homosexualité latente ou quasi explicite quand le second dit au premier, après une longue nuit passée dans les tripots à jouer l'héritage familiale : " J'aurais bien besoin d'aller voir un médecin, des années à te supporter et à me disputer avec toi", et de cligner de l'oeil et sourire à cette simple affirmation. Plus loin le Duc explique à Tino: "Nous appartenons à une autre race. Nous sommes différents. Peut-être pires, en tous cas différents". On se dit que le tour est joué, que c'était ça ce grand secret des familles, rien là de bien étrange ni de déjà lu ou vu. Un vague roman d'apprentissage en quelque sorte. 

 

Mais rien n'est dit en vérité, le dénouement est d'une toute autre mesure, inattendu et sans retour. Un final des plus réussi.
Mieux construit qu'un banal roman policier ou horrifique, le roman ouvre une nouvelle voie, flirtant avec la littérature de genre sans se prononcer jamais. Et le balancier incessant entre stupeur et délectation que nous impose magistralement Giovanni Arpino fait toute la grandeur d' "Une âme perdue", sans compter sur le charme désuet mais plein d'une nostalgie douce amer pour le Turin des années soixante, distillé au fil des pages sans qu'à aucun moment le récit ne tombe dans la mièvrerie ou le "c'était mieux avant". Un vrai roman par un auteur trop peu connu en France et dont on attend avec impatience la publication posthume des oeuvres complètes.

 

 

Par Marie - Publié dans : critiques
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