Samedi 19 décembre 2009 6 19 /12 /Déc /2009 18:51





 

 

 

 

Les Septs Peurs s'apparente autant à un roman d'aventure qu'à un essai introspectif très dense. Ce savoureux mélange tient le lecteur en haleine jusqu'à la dernière page. Laurent Marechaux n’est connu de personne quand il se lance dans ce récit quasi autobiographique qui sera publié au Dilettante en 2005, gage de qualité ultime pour un premier roman. Depuis, Laurent Marechaux a persévéré avec bonheur dans la veine aventurière avec Le fils du Dragon et Bijoux de famille. En 2009 il a fait paraître un ouvrage magnifique sur les hors-la-loi chez Artaud, accompagné de photos et de biographies succintes ("Hors-la loi, -Anarchiste, illégalistes as de la gâchette...ils ont choisi la liberté"). Il contribue aussi régulièrement à l'excellente et très contemporaine revue XXI.

 

Pour les sept peurs, Laurent Marechaux ne recule devant rien, il narre avec talent les aventures parfois héroïques, souvent désastreuses d'un Candide moderne. Ce dernier, Babour, a toujours l'air étonné lui-même de ce qu'il vit, il se place en spectateur de son être au monde, créant ainsi un décalage comique et plein d'humilité. Les différentes épreuves qu'il traverse sont mêlées au fur et à mesure du récit de façon à donner toute sa consistance au héros.

Tel Candide qui reçoit quatre mille coups de bâton à peine s'aventure t-'il dans le vaste monde, Babour connaîtra le bagne. Motif de l'arrestation: il a simplement déposé une gerbe de fleurs sur la tombe d'un héros de la résistance communiste à l'aube des années 70. De cette période politique qui ne porte de rouge que le nom, Babour dira: "Nous étions puritains, machos et pressés". Le dissident s'immole par le feu, Babour l'admire et se heurte à l'intolérance et l'hypocrisie sociale. Il connaît ainsi la faim et le froid, échappe de justesse à la mort, se retrouve sur un navire qui connaît moult tempêtes et manque de se noyer. Séparé dès l'accroche du roman de son amoureuse Valérie tel Candide de Cunégonde, Babour se donne comme mot d'ordre de faire face aux événements aussi dramatiques soient-ils.

Successivement Torero, prisonnier, homme d'affaire, homme des bois dans les Appalaches, il se retrouve presque aussitôt militant auprès des Moudjahidin luttant contre les attaques soviétiques. De ses années Moudjahidin (de loin les plus prenantes, même si l'ensemble des aventures se lit comme on dévore un excellent gâteau), Babour gardera en mémoire la peur. Sous couvert d'aide humanitaire, assoiffé de défendre les opprimés, il compte rejoindre les rangs de la résistance. Il passe la frontière pakistanaise et se procure le parfait attirail de l'apprenti militant. Il emporte dans ses bagages "Les sept piliers de la sagesse" de Lawrence d'Arabie comme une conjuration à la guerre. "Comme tant d'autres je rêvais d'incarner le Lawrence d'Arabie afghan, les barbes grises me proposaient de jouer les Lord Jim". Heureusement notre héros déchu garde le sens de la dérision, et même s’il ne s’embarque jamais sur une barque vers l'Eldorado candidien, il empreinte à ce dernier une définition de l'optimisme, ne se laissant jamais totalement démonter : "La rage de soutenir que tout va bien quand on est mal".

Après les années Moudjahidin (le roman est partagé en sept chapitres, sept moments de la vie de Babour où il se trouve confronté à la peur viscérale de mourir), Babour résume ce que lui ont appris toutes ses aventures: le goût du risque, ne jamais baisser les bras, pratiquer le vol à main armé ou vêtir le costume de l'homme d'affaire, la force de la meute, la fraternité du combat et la rage de vaincre. Le parfait tableau d'un homme moderne idéal.

Il tente alors de rassembler tous ces atouts dans la vie moderne et occidentale en devenant directeur d'une entreprise de communication. En vain. Notre héros au travail n'entérine pas les objectifs qu'il s'était fixés, il se poudre le nez et abuse des affres de la vie nocturne jusqu'au moment où tout s'écroule. En quelques paragraphes bien sentis sur le monde de la pub, Laurent Marechaux nous exempt de lire Beigbeder...

Babour ne sait plus à quelle grande cause sacrifier les vies qui lui restent. Il se laisse dépasser par la quête d'une nouvelle aventure et prend sa place sur un navire transportant de la drogue plus ou moins à son insu. 

 

La construction du roman prend tout son sens, retour aux premières pages premiers paragraphes, mais là je vous laisse le plaisir d'en découvrir la teneur, passionnante et entêtante.  Laurent Marechaux, pour un premier coup d'essai tient haut la barre et pique la curiosité du lecteur avec talent, tout simplement.

 

 

 

 

 

Par Marie
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Dimanche 9 août 2009 7 09 /08 /Août /2009 23:39

 

"La lenteur fit son entrée dans ma vie, et tout se mit au repos". 

 

 

Metteur en scène de théâtre et d'opéra, scénariste et réalisateur pour le cinéma Luc Bondy n'en est pas moins un très bon romancier, si tant est que l'on puisse qualifier d'oeuvres de fiction Mes Dibbouks  et A ma fenêtre. Dans chacun de ces deux ouvrages, les souvenirs éparpillés de l'auteur sur son enfance, sa famille, ses origines et sa vie d'homme de théâtre ponctuent une écriture passionnante et qui fourmille de références à des oeuvres ou des gens plus ou moins connus dans l'univers de la création. 

 

Publié chez Christian Bourgois, A ma fenêtre est le carnet de bal d'un homme à qui la danse n'est plus permise. Donatey, le narrateur est malade et vieillissant, seule sa mémoire semble vivace. Diminué par une tige de métal incrustée le long de sa colonne vertébrale, il consacre alors le temps qu'il lui reste à l'inactivité et à l'exploration des différentes strates de son passé. Ex Assistant d'un grand metteur en scène internationalement reconnu, il pose une à une ses valises jusqu'à n'avoir plus aucune prise sur le présent. "Qu'ai-je d'autre à faire maintenant que d'aller jusqu'au bout de ma vie?".

Sa vie, Donatey la partage avec Séraphine. Le choix du prénom féminin est une réussite en soi. On imagine une espèce d'être insaisissable et diaphane, dont la présence n'est jamais certaine et l'absence toujours définitive. Un personnage intriguant et cruellement attachant, comme Pimprenelle chez Philippe Jaenada ou encore La femme de ménage de Christian Oster. Décalée, effrontément sauvage et d'une intelligence garce! La similitude littéraire ne s'arrête d'ailleurs pas au prénom, elle s'enrichit dans cette façon qu'a Luc Bondy d'accorder aux objets du quotidien un sens existentiel, parfois à la limite du grotesque, mais toujours cocasse. Ainsi Donatey qui admire son nouveau parquet de l'appartement de la Seminarstrasse et espère glisser en chaussettes sur les lames vernies afin de retrouver la légèreté prudente du "skieur de fond" et l'aisance de traverser les années à venir aussi superficiellement que sereinement. 

Luc Bondy est un conteur, il enfile les anecdotes autour du corps du récit, considérant les détours narratifs comme les véritables éléments créatifs. La concision avec laquelle il rapporte les tribulations tant mentales que géographiques du narrateur donne au texte une saveur presque oubliée en littérature. Point d'aventure (si ce n'est dans le récit rocambolesque et triste que fait Donatey d'une tournée en Afrique) ni de merveilleux, simplement une subjectivité à l'oeuvre qui donne à l'existence d'un homme apparemment quelconque ses lettres de noblesse. Un genre d'autofiction, exercice délicat et ... diablement réussi. "Je veux rassurer tous ceux qu'effraye la confrontation avec une oeuvre littéraire: prenez mon écriture comme les mots d'un de ces hommes qui parlent tout seuls dans la rue, que l'on considère à tort comme des fous". Et de s'ensuivre une vaste réflexion richement illustrée d'exemples et d'interventions de personnages secondaires sur la création en fiction. Doit-on écrire par nécessitée absolue? l'oisiveté et le dilettantisme sont-ils à proscrire à l' écrivain? Le geste d'écrire modifie t'-il notre façon d'être à l'autre et au monde? Le positionnement de Donatey sur ces questions autour de la création n'est jamais énoncé, il semble laisser à chacun la liberté de jugement. 

On l'aura compris, l'auteur et le narrateur ne font qu'un, et le lecteur passe avec une aisance toute particulière de la troisième à la première personne du singulier sans même s'en apercevoir. Cette question du lien, entre le créateur, son oeuvre et son public est finalement présente dans tout le roman. Sans que cela ne soit jamais sous le ton de confidences trop intimes ou de privates jokes, Luc Bondy dresse une galerie de portraits d'artistes en tous genres qui entretiennent avec leur public, incarné ici par Donatey, une relation trouble et déstabilisante. Le roman ne souffre dans cette "multiplicitude" d'aucun raccordement abusif, les scènes se succèdent et apportent fantaisie et liant au débat.

 

Les variations du lien et ses dérives, le rapport à l'autre, c'est finalement le thème principal d'A ma fenêtre. Une scène, magistralement écrite, entre Donatey et le sculpteur Ingo Licht illustre à merveille cette tentative de disséquer ce qui nous rend à la fois proche et complètement seul face à l'autre. Dédain, fausse modestie, arrogance, magnétisme outrageux qu'exerce l'artiste sur son entourage, les raisons de fuir cet homme sont nombreuses. Pourtant Donatey lui voue une admiration sans limites (dont il essaie en vain de se débarrasser). "A chacune de ces rencontres, j'étais obligé de m'émécher un peu afin que mon admiration apparût comme un jeu, légèrement sarcastique et révocable".

Notre pauvre héros trottine désespérément dans l'ombre des êtres à qui il accorde du crédit, estimant que ces derniers ne se contentent pas de vivre mais cultivent au contraire les secrets d'une réelle existence, dense et pleine. Il regrette finalement de n'avoir pas vécu autrement qu'à travers le regard de l'autre, fut-il réducteur. Il s'habille tel un bouffon afin de "donner un nouvel éclat" à sa servilité. La soumission donne à Donatey le sentiment d'être regardé, et la position du martyre, qu'il endosse facilement, le sentiment d'acquérir une forme de respectabilité. Pourtant l'homme est intuitif et apprécié. Il refuse les dogmes et les chapelles et passe au tamis de son intelligence chaque pensée ou délaration. Rien ni personne n'échappe à son talent d'observateur, pour notre plus grand plaisir. Ce que nous dit Luc Bondy finalement, c'est que chaque homme est composé d'une multitude d'éléments appartenant à autrui. Certains font de cette richesse une arme tandis que d'autres tentent de pacifier les influences pour se sentir enfin rassemblés de corps et d'esprit. La capacité à englober en un seul système de pensée ce métissage d'émotions et de référents culturels manque à Donatey. Il courbe l'échine jusqu'à se faire implanter une colonne en acier au travers du corps pour se redresser enfin et parler en son nom avant qu'il ne soit trop tard. 

 

 

Un très grand roman sur l'altérité et l'ascendance, dont le style limpide donne au texte une luminosité particulière. A ne pas manquer, dès le 20 août en librairie.

 

 

 

Par Marie
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Vendredi 7 août 2009 5 07 /08 /Août /2009 23:23




Si vous ne connaissez pas le nom de Giovanni Arpino peut-être aurez vous vu au cinéma "Anima Persa" (1977), réalisé par Dino Risi avec comme acteur principal Vittorio Gassman. Quoique librement adapté du roman éponyme d'Arpino, le film peine à retranscrire l'intensité du récit et la richesse d'une écriture singulière.

 

L'intrigue d' "Une âme perdue" (1967) se joue à Turin. Dans une vieille demeure familiale, par un écrasant mois de juillet, le jeune Tino, orphelin et provincial, vient séjourner chez son oncle et sa tante pour passer ses épreuves à la maturité, soit les épreuves du baccalauréat en italien. Le jeu de mot est un peu court, mais après vérification il ne vient pas de la traduction. Arpino l'a exprimé ainsi, un effet stylistique assez lourd quand on sait qu'il s'agit classiquement d'un roman d'apprentissage illustrant non moins classiquement le passage de l'enfance crédule à la lucidité assommante que la vie adulte réserve à l'adolescent. Tino correspond d'ailleurs assez bien à l'idée que l'on se fait du caractère un peu insignifiant et blême sur lequel l'environnement et les événements auront une prise totale et définitive. Mais écartés ces quelques lieux communs, la lecture devient rapidement plus attrayante et surpasse allègrement les vices tant de forme que de fond.


Nous sommes dans les années soixantes dans un milieu relativement bourgeois. Quatre personnages se partagent la vedette, l'Etudiant, le Professeur, l'Ingénieur et le Duc. Et secondairement deux femmes. La tante et la bonne qui essaient de s'imposer, en creux et sans grande influence sur l'histoire, si ce n'est d'une façon très discrète à la façon d'un oeil observateur et innocent. Notons surtout l'importance de la ville, cette mère nourricière qui recrache en ses faubourgs les hommes titubant d'un vice à l'autre. Turin, sorte de Lucifer personnifiée vautrée dans l'inavouable et la dissolution. 

Le style nous offre ici une place de choix pour assister au spectacle de l'infamie. De "barreaux tordus, verdâtres et délavés" au souffle humide du fleuve charriant "une puanteur souterraine d'ordures et de moississures" jusqu'au fleuve qui coule "entre les festons des arbres fondus en ombres charbonneuses que veinaient ici et là des jaunes et des gris moribonds", le décor est planté. L'attention apportée à la ville par Arpino évoque la Venise de Thomas Mann ou encore le Trieste de Daniele Del  Giudice dans son génialissime Stade de Wimbledon.

Mais si le dédale des ruelles, tel une toile d'araignée, oppresse et donne à pressentir la nuit de l'âme (celle du titre et toutes les autres), il faudra emprunter l'escalier en colimaçon menant sous les toits de la vieille demeure, dans l'antre du Professeur, pour mesurer la noirceur du récit. Là se donne chaque jour une valse macabre, au moment où l'Ingénieur vient prendre soin de son frère malade, revenu d'Afrique des années auparavant et en proie à des symptômes absolument terrifiants.


Seuls ces quelques mots tirés des "Pensées" de Giacomo Léopardi pourraient nous inviter à réfléchir au drame qui se prépare sous nos yeux impuissants :" Ce lieu commun, que la vie est une pièce de théâtre, se vérifie surtout en ceci que les hommes s'évertuent sans cesse à parler d'une façon et à agir d'une autre...". Convaincu d'avoir compris qui était qui lors de son arrivée à Turin, le jeune Tino ira de découvertes machiavéliques en prises de conscience hallucinantes sur l'identité véritable de sa famille et de ses origines. Dans un premier temps on se dit que le jeune homme est simplement apeuré d'avoir à réviser ses examens dans cette demeure cernée par la folie. Puis il paraît un peu dérouté face à la trouble relation qu'entretient son oncle avec le Duc. Une amitié loyale mâtinée d'homosexualité latente ou quasi explicite quand le second dit au premier, après une longue nuit passée dans les tripots à jouer l'héritage familiale : " J'aurais bien besoin d'aller voir un médecin, des années à te supporter et à me disputer avec toi", et de cligner de l'oeil et sourire à cette simple affirmation. Plus loin le Duc explique à Tino: "Nous appartenons à une autre race. Nous sommes différents. Peut-être pires, en tous cas différents". On se dit que le tour est joué, que c'était ça ce grand secret des familles, rien là de bien étrange ni de déjà lu ou vu. Un vague roman d'apprentissage en quelque sorte. 

 

Mais rien n'est dit en vérité, le dénouement est d'une toute autre mesure, inattendu et sans retour. Un final des plus réussi.
Mieux construit qu'un banal roman policier ou horrifique, le roman ouvre une nouvelle voie, flirtant avec la littérature de genre sans se prononcer jamais. Et le balancier incessant entre stupeur et délectation que nous impose magistralement Giovanni Arpino fait toute la grandeur d' "Une âme perdue", sans compter sur le charme désuet mais plein d'une nostalgie douce amer pour le Turin des années soixante, distillé au fil des pages sans qu'à aucun moment le récit ne tombe dans la mièvrerie ou le "c'était mieux avant". Un vrai roman par un auteur trop peu connu en France et dont on attend avec impatience la publication posthume des oeuvres complètes.

 

 

Par Marie - Publié dans : critiques
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